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Natif d'un famille modeste originaire des Aït Dennad en Kabylie (comme la plupart des chanteurs de chaâbi), M'hamed El Anka (de son vrai nom Aït Ouarab Mohamed Idir) a vu le jour à la Casbah d'Alger le 20 mai 1907. Il fut scolarisé successivement à l'école coranique (1912-1918), puis à l'école publique Fatah Brahim (1914-1917), et enfin dans une autre école à Bouzaréah (hauteur d'Alger) de 1917 à 1918. Il n’est pas allé plus loin, car il devait travailler, comme la plupart des enfants indigènes, pour aider la famille à subvenir aux besoins, dès l’âge de 11ans. Tout en faisant de petits boulots, il fréquentait le milieu artistique. Sa passion pour La musique l'amena à assister à toutes les fêtes données par l'orchestre de Mustapha Nador. Celui-ci le remarqua et très vite il lui proposa de tenir le tambourin, et de faire partie de l'orchestre lors des cérémonies du henné (mariages et circoncisions), pour l'encourager. Il apprit très vite les notes et les gammes de musique.
Après la 2ème guerre mondiale, El Anka dirige l'orchestre, la 1ère grande formation populaire de Radio Alger. Ce fut là qu’il apprit encore plus au contact de différents musiciens. Il commença à composer et à interpréter ses propres chansons. Son inspiration, il la puisait de la Casbah, du quotidien des Algérois, des fêtes familiales et des blessures de la vie. Même Mustapha Nador fut son maître, El Anka chanta un nouveau genre, il apporta sa touche personnelle. Alors que Mustapha se contentait de « medh » (chants religieux), El Hadj mêlait le sacré au profane, en s'inspirant de musique andalouse et berbère sacrée. En plus du tambourin, derbouka, le mandole (comme une grosse mandoline fabriquée par un espagnol à sa demande et comme il la souhaitait), il introduit le piano et le banjo. En y rajoutant de nouvelles sonorités et un rythme plus vif, en codifiant les textes, il obtint un résultat magique. Le « chaâbi » (la musique populaire) tel que nous le connaissons aujourd'hui est né.
El Anka se mit à enchanter qacida sur qacida, certaines sont d'une réelle beauté et d'un niveau appréciable, particulièrement celles qui ont été écrites suite à un événement de sa vie. Nous citerons « Lahmam li rabitou mchaa allia... » (Le pigeon que j'ai adopté m'a quitté). Selon son fils, on lui avait offert un pigeon et pour qu'il ne s'en aille pas, il lui coupa les ailes. Le temps qu'elles repoussent, pensait-il, il se sera habitué. Hélas non, dès qu'il se fit de nouvelles ailes l'oiseau est parti et cela l'a beaucoup affligé. Au-delà de l'histoire, El Anka voulait chanter la tristesse des parents, quand un jour leurs enfants volent de leurs propres ailes. Dans « Izriou yaghlev lahmali » (mes yeux son pire que des inondations), son unique chanson en kabyle, il pleura le départ de son fils Mustapha à l'étranger. Et puis est venu 1962, l'indépendance de l'Algérie, qu'il immortalisa par un chef-œuvre musical « Al hamdou lilah mabkech listimar fi bladna… » ( Merci Dieu il n’y a plus de colonisation dans notre pays…).
El Anka a tout chanté: l'amour (Si vous êtes amoureux, l’envoyé de Fatma), l'amitié (Mon ami), la beauté et la grâce de la femme (Le vendredi sont sorties les gazelles…), le prophète... Tout cela il l'a immortalisé dans pas moins de 150 disques enregistrés, et plus de 300 qacida (poésies) interprétées. Il était sur scène le champion de l'improvisation. Doté d’une mémoire remarquable, il retenait ses textes fleuves avec une facilité déconcertante. Le musicien Cyriel Lefebvre ne disait-il pas à propos d'El Anka : « Les gens attaquent, s'expriment violemment, ce qui rapproche à bien des égards le chaâbi du blues ». Michel Assenmaker lui a rendu hommage à sa façon, dans une lettre ouverte au King sous le titre « Le tout grand El Anka ». Il écrivait notamment: « D'Algérie El Hadj El Anka, la voix de l'infinie solitude... » Un livre lui a également été consacré : « Le chaâbi d’El Hadj El Anka ».
La musique chaâbi a le mérite d'avoir résisté à tous les genres. Elle reste unique grâce au maître. Après sa mort, le 23 novembre 1978, d'autres ont tenté de reprendre le flambeau, prendre sa relève et le remplacer sans succès. Le maître reste à ce jour indétrônable, au point où le chaâbi et El Anka sont indissociables. On ne peut évoquer l'un sans penser à l'autre. Il reste le King incontestable et incontesté de cette musique populaire, son père spirituel. Au-delà de la musique, pour ceux qui l'ont connu, il a inspiré des générations par sa finesse, sa façon d’être, et de vivre. Ecouter aujourd’hui El Anka, pour ceux qui ont vécu cette époque, réveillent bien des souvenirs, avec un fort sentiment de nostalgie, de ces années bien sûr.
