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Le Voyage de Nadia
Dans Le Voyage de Nadia, Nadia Zouaoui revient dans sa Kabylie natale afin de mieux comprendre cette société si complexe qui confine ses femmes à l'enfermement. Rencontre avec une réalisatrice à la démarche aussi engagée que sensible.
Sur des paysages ensoleillés monte une chanson bouleversante de Souad Massi… C’est l’Algérie dans toute sa splendeur, ou plutôt la Kabylie, pays natal de Nadia Zouaoui. Le voyage de Nadia est un film choc qui met en lumière l’obscurantisme qui sévit toujours en ce début de 21e siècle. À mille lieux du regard touristique, le documentaire plonge rapidement dans la pénombre. La voix douce de Nadia s’élève: « J’ai grandi dans cette maison sombre avec pour seul horizon ce petit carré de ciel… ». La descente aux enfers commence.
Par petites touches, Le voyage de Nadia fouille cette réalité complexe, celle de l’enfermement forcé des femmes dans leur propre demeure, et cela dès leur puberté. En trame de fond, la malédiction de naître fille, encore aujourd’hui, dans tant de petites villes d’Algérie, comme Tazmalt et Takerboust, où la cinéaste revient affronter ses vieux démons. En jaillit une œuvre étonnamment délicate et généreuse, mais qui nous fait frissonner.
Le voyage de Nadia décrit l’ampleur de la tragédie que vivent femmes et filles, et dans laquelle les hommes sont pieds et poings liés. Quand ils ne sont pas complices. Voyage à la source de la souffrance en pays berbère, là où depuis toujours hommes et garçons sont rois et maîtres.
Après dix-huit ans d’absence, Nadia revient en Algérie pour voir si les choses ont changé. Elle que ses parents ont contrainte à un mariage arrangé à dix-neuf ans, avec un Algérien deux fois plus âgé qu’elle, vivant à Montréal. Il l’avait choisie à partir d’une photo.
Pour raconter l’horreur et la tristesse de ces destins condamnés, Nadia décide de revisiter ses amies d’enfance, sa famille, ses voisines et les lieux clos où elle a grandi, pleuré, hurlé sa rage… Les femmes la reçoivent chaleureusement. Elles se confient sans retenue, soulagées qu’on leur donne enfin la parole. Inspirée par le sort de sa mère, de sa grand-mère et de tant d’autres autour d’elle, Nadia révèle l’étendue du malheur d’être femme dans cette culture patriarcale renforcée par la tradition musulmane. Les femmes qu’elle nous présente ont été littéralement exclues du monde, soustraites aux études, mariées à douze ans ou quinze ans, souvent battues, soumises de force aux dogmes d’une coutume obsédée par la virginité et qui maintient les femmes dans un état de servitude d’un autre âge.
Rarement une Algérienne du Québec a-t-elle su nommer aussi clairement, aussi intimement, la cruauté que subissent encore trop de femmes partout sur la planète et les plaies qu’il leur faut panser ensuite jusqu’à leur mort. Jeune, Nadia Zouaoui s’était juré que sa souffrance ne serait pas vaine et qu’elle la crierait au monde entier. Étrangement, Le voyage de Nadia est une œuvre de révolte pleine de sensibilité et de poésie, une quête menée avec l’élégance du cœur. Un film qui montre avec intelligence la puissance des vies qu’on cherche à étouffer. Un documentaire qui touche les hommes et les femmes, les jeunes et les plus vieux.
À travers des scènes empreintes de rituels, on assiste le cœur serré aux préparatifs d’un mariage, à une visite éprouvante au souk avec les cousines, à des confidences décapantes, parfois remplies d’humour et de dérision. Nadia rencontre des femmes « qui sont de véritables volcans », qui explosent de colère avec des mots très durs. Mais ce qu’on découvre avec le plus de déchirement, ce sont les femmes contraintes à respecter le code de l’honneur, un code inscrit dans leurs veines, et qui deviennent leurs propres bourreaux pour survivre dans cette société qui en fait des mineures à vie. Elles sont nombreuses à rêver leur vie pour mieux accepter celle que d’autres ont choisie pour elles. Des femmes qui ne « savent plus qui elles sont », selon les mots mêmes de Nadia.
Pour un temps encore, le poids des traditions défiera la modernité, mais on sent que les bases vacillent. De plus en plus de jeunes femmes kabyles savent qu’elles devront oser dire et revendiquer plus d’équilibre et de justice entre les sexes.
Le voyage de Nadia laisse entrevoir que le changement passe nécessairement par l’éducation et par l’impact des médias étrangers qui apportent aux femmes d’autres images de la vie en société. À pas lents et feutrés, les premières femmes professionnelles s’imposent courageusement dans une communauté qui n’ose pas encore les accueillir à bras ouverts… |
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