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Tout a commencé ce jour du 10 mars 1980, quand Mouloud Mammeri devait donner une conférence. Près de 1000 personnes l'attendaient à l'université de Tizi Ouzou, pour l'écouter parler de la «Poésie kabyle ancienne».
Parti d'Alger la matinée, il a été intercepté à Dra Ben Khedda (10Km de Tizi), à un barrage de police. Conduit chez le wali, on lui a annoncé après vérification d'identité, l'interdiction de la conférence. On lui a également signifié qu'il était indésirable dans la wilaya. La nouvelle n’est parvenue chez les étudiants que vers 16 H. Dès le lendemain les étudiants ont marché, pour manifester leur désapprobation. La contestation a commencé peu à peu à sortir du cadre estudiantin, pour gagner la population. En un mois, elle s’est généralisé pour toucher toute la Kabylie et même l'université d’Alger.

Le pic a été atteint la nuit du 19 au 20 avril. Les forces de police et l'armée dépêchées durant la nuit, accompagnées même de chiens, ont eu l'opportunité de tester pour la première fois un matériel anti-émeutes. L'armée a investi l'hôpital, les entreprises en grève, et particulièrement la résidence universitaire. Surpris dans leur sommeil, les étudiants ont été roués de coups parfois à mort. Le lendemain des dizaines de blessés, voire de morts gisaient dans la cour de l'hôpital. Durant les manifestations des centaines de personnes, dont les 24 considérées comme les meneurs (Chemini le premier arrêté, Sadi, Mehenni, Khellil etc), ont été arrêtées. Les 24 ont été déférés devant une juridiction d'exception puis enfermés à Berrouaghia. Les affrontements qui suivirent et qui ont duré 4 jours, ont été d'une extrême violence et auraient entraîné la mort de 32 personnes, sans compter les centaines de blessés. Pour la toute première fois depuis l'indépendance, le pouvoir a été non seulement défié par la population, mais ébranlé.
Cet événement devenu «Le Printemps Berbère», a donné naissance au Mouvement Culturel Berbère (MCB). C’est lui qui a prit le relais pour porter haut et fort, devant l’opinion publique internationale la revendication par un peuple, de son identité, et par la même celle des libertés démocratiques en Algérie. Le MCB s’est aussi distingué courageusement malgré les menaces durant les années 90, dans le combat mené contre l’Islamisme. Il reste, et tous les Algériens doivent lui reconnaître ce mérite, le mouvement qui a brisé le mur de la peur. Même si ce mouvement était divisé en deux tendances, le combat était le même. Et l'on se souvient de ces marches gigantesques, toutes en couleurs de Kabylie, où femmes, hommes et enfants marchaient ensembles.
En 2001, alors que la Kabylie se préparait à fêter le 21ème anniversaire de ce printemps, une autre provocation a plongé toute la région dans le chaos. L’assassinat d’un jeune lycéen dans la brigade de gendarmerie de Béni Douala, a déclenché la colère. Un peu partout en Kabylie, des lycéens ont marché pour demander le jugement des assassins. A Amizour quelques jours après l’assassinat, des collégiens accompagnés par leur professeur sont provoqués par des gendarmes, une de trop. La contestation a prit une autre dimension, incontrôlable cette fois. Un nouveau mouvement, celui des «Archs», est venu prendre le relais du MCB qui s’était essoufflé après 20 ans, pour canaliser et organiser la Protesta.

Partout en Kabylie les brigades de gendarmerie sont attaquées par des jeunes, réclamant le départ des gendarmes de la région. Les émeutes qui ont duré plusieurs semaines, ont touché toute la Kabylie. Elles ont entraîné la mort de 127 jeunes, des centaines de blessés dont plusieurs handicapés à vie, et des dizaines d’arrestations. Réunis à El Kseur en Petite Kabylie, les délégués des Archs (Tizi Ouzou, Béjaïe, Bouira, Boumerdes, Sétif, Alger et autres), ont élaboré une plate-forme de revendications (La plate-forme d’El Kseur) à l’adresse du pouvoir.

Le 14 juin au moins deux millions de kabyles prennent la route d’Alger dont plusieurs à pied, partis la veille. Ils voulaient se rendre à la présidence de la république, remettre la plate forme. C’était l’occasion pour la télévision algérienne, de montrer de nouveau ses talents dans la manipulation et le montage des images. Le monde entier a vu la mascarade. Plusieurs jeunes ont été jeté dans l’oued El Harrach. Le printemps noir a succédé au printemps berbère.
Vingt-neuf ans après le printemps berbère et huit ans après le printemps noir, que reste –il? De l’eau a coulé sous les ponts depuis. Amis et compagnons de lutte hier, des animateurs du MCB sont devenus aujourd'hui ennemis, au grand dam de la Kabylie et des berbérophones d'Algérie et du monde. Certains se sont rangés, d’autres ont été récupérés. Le mouvement des archs divisés entre ceux qui étaient pour négocier avec le pouvoir, et ceux qui étaient contre, s’est essoufflé au fil du temps. Abrika, l’un des animateurs du mouvement a reconnu à la veille de ces anniversaires, que le mouvement s’est affaibli à l’image de toute la société civile en Algérie.
Pour cette année, seules des associations d’étudiants et le MAK (Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie) ont appelé à des marches à Tizi Ouzou, Bouira, Béjaïa et Boumerdès). A noter que le MAK a une position plus tranché. Il considère que face un pouvoir sourd et après des décennies de lutte pacifiques, la rupture est consommée, il faut aller vers l’autonomie. Les appels pour les marches semblent s’adresser aux étudiants. Sinon le reste, ce sont des festivités en vase clos. Expositions, conférences, galas, tournois, projection etc. organisés pour la plupart (Béjaïa et Boumerdes) par des associations d’étudiants. A noter que la table ronde que devait donner Mohand Issad (Président de la Commission d’Enquête sur les Evénements d’avril 2001) à Tizi Ouzou été annulée. L’intéressé aurait appelé pour s’excuser, prétextant d’être malade. Cela rappelle un certain 10 mars 1980. Le pouvoir n’a fondamentalement pas changé depuis, on dirait.

Pour en revenir aux festivités, certes il en faut et elles sont nombreuses cette année, en Algérie, en France, en Belgique, au Canada et même à Prague. C’est très bien même. Cela veut dire que nul n’a oublié. Mais quand on se contente juste de ça, cela veut dire que l’on ne revendique plus rien. Sinon la revendication en l’absence d’échos du pouvoir, c’est dans la rue. Pacifiquement bien sûr. Les marches sont indispensables pour monter eu monde entier, que la question Amazigh est toujours d’actualité. Certes bien du chemin a été fait, mais s’arrêter en si bon chemin, c’est trahir ceux qui sont morts, ceux qui ont été torturés, humiliés et handicapé à vie. Que reste t-il des mouvements berbéristes ? L’espoir reste la communauté estudiantine, qui semblent vouloir se réapproprier une revendication partie de l’université il y a 29 ans.
Par Mus
