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Où va la Kabylie (Cas du département de Tizi-ouzou)

10/06/2008 - Lu 6797 fois
Où va la Kabylie (Cas du département de Tizi-ouzou) La Kabylie, celle que l'on qualifiait, il n'y a pas si longtemps, de "Suisse algérienne", vit un tournant décisif de son histoire. Cible permanante des différents pouvoirs qui se sont succedés, pour son insoumission, son orgueil, va-t-elle basculer ? La fameuse finale dont on parlait il y a quelques années se joue-t-elle déjà ? Une chose est sûre, je suis inquiet, plus inquiet que jamais.

Il est 6 heures du matin et Tizi-ouzou dort encore. Deux ou trois cafés matinaux sont ouverts. Quelques clients prennent un café à la sauvette, au comptoir, avant de se diriger, d’un pas pressé, vers la gare routière. Il est 7 heures, les rues s’animent quelque peu. Les cafés sont tous ouverts, les bureaux tabac et journaux aussi, ainsi que quelques commerces d’alimentation. La ville reste néanmoins presque déserte. Seuls quelques rares hommes et femmes rejoignent les stations de transport. 7 heures et 30 minutes, Tizi s’éveille, elle s’anime. Les premiers bus et fourgons de transport en commun déversent un flot de femmes et d’hommes et repartent illico refaire le plein. 7 heures et 45 minutes, la ville bouge, les Tizi-ouziens sortent de chez eux, devancés par les extras, pour aller au boulot, vaquer à leurs occupations. Des enfants encore somnolents, l’échine courbée par des sacs à dos trop chargés pour leur âge, se dirigent vers les écoles. Les bus et fourgons continuent d’affluer, se vident et repartent. Il est 10 heures et les rues sont pleines à craquer. L’avenue Abane Ramdane, la rue Lamali grouillent de monde. La ville a du mal à respirer, elle étouffe déjà et ce sera ainsi toute la journée. Ne vous fiez pas aux apparences, cela ne signifie pas qu’elle grouille d’activités. Mais alors, qui sont donc tous ces gens qui affluent quotidiennement vers Tizi-ouzou ? Mais surtout, que viennent-ils y faire ?

        Il y a, bien sûr, ceux qui sont là pour travailler ou étudier. Ceux là, c’est clair, ils rejoignent leurs lieux de travail, les lycées et l’université. Il y a ensuite ceux qui sont là pour affaire (établissement de documents, administration, achats, consultations médicales etc. …). Il n’y en a pas des milliers et ils n’errent pas dans les rues. Il y a enfin ceux que j’appellerais les oisifs. Ce sont les sans-emploi, plutôt jeunes ou bien retraités. Qu’ils soient de Tizi-ouzou ou des villages de la région, ils tuent le temps dans une ville qui n’arrive pas à les contenir. La plupart sont là pour fuir le temps d’une journée leurs villages ou hameaux qui pour certains sont de véritables no man’s land. Ils les fuient parce qu’ils n’ont rien à leur offrir, ni emplois, ni loisirs, rien, absolument rien. Ils viennent donc se joindre aux chômeurs de Tizi pour arpenter ses rues, occuper les places publiques et faire le bonheur des restaurateurs, des bars et cafés, des pâtisseries et autres commerces. Le taux de chômage est plus élevé qu’ailleurs et à cela il y a plusieurs raisons :


  1. L’instabilité de la région (émeutes à répétition) a entraîné la délocalisation de plusieurs PME et PMI privées et fait fuir d’éventuels investisseurs.
  2. Les trois grandes entreprises publiques que sont l’ENIEM (électroménager), la COTITEX (textile) et l’ENEL (moteurs et transfos) ont compressé leurs effectifs d’au moins 30% et malgré cela, elles sont à l’agonie. Leurs arrêts seraient un drame pour des milliers de familles.
  3. Désengagement de l’état comme pour punir une région frondeuse, pas du tout en accord avec le pouvoir central.

Malgré tout, ce n’est pas la misère, pas encore, grâce à plusieurs sources de revenus :

  1. Il y a ceux des retraités de France. Ils sont souvent à la tête de familles nombreuses (enfants et petits enfants) qui ne vivent, essentiellement, que de la pension de retraite des vieux (conséquente, grâce au taux de change). A cela, il faut ajouter les retraités d’Algérie.
  2. Il y a ceux des anciens combattants de la guerre d’Algérie. Ils bénéficient de pensions et revenus conséquents, de quoi faire vivre enfants et petits-enfants.
  3. Il y a ceux des veuves de martyrs de la guerre d’Algérie. Leur pension permet aujourd’hui d’apporter un plus à leurs enfants.
  4. Il y a ceux des émigrés, installés en France, même si leur contribution est loin d’égaler celle des anciens immigrés.
  5. Il y a ceux de la population active qui exerce surtout dans la fonction publique, les quelques entreprises publiques et privées, dans le bâtiment, dans le commerce et très peu dans l’agriculture car la région, plutôt montagneuse, n’a pas une vocation agricole.

        Sans exagérer, je dirais qu’au moins 30% de la population vit directement ou indirectement des pensions. Les chômeurs, qu’ils soient jeunes ou âgés, vivent grâce aux revenus de ces différentes catégories. Si la Kabylie n’a pas encore faim, tient le coup, c’est bien grâce à ces revenus, notamment les pensions des vieux. Cependant, ce n’est qu’un sursis, rien ne présage d’un avenir radieux Tous ces vieux et vieilles partent l’un après l’autre, et avec eux les pensions. Des centaines d’emplois, surtout dans le bâtiment, sont précaires. Sans aucun doute, la Kabylie s’appauvrit chaque jour un peu plus. Cet appauvrissement est déjà perceptible dans la vie de tous les jours. Il n’y a qu’à regarder autours de soi pour constater que la société se clochardise. La précarité, l’insécurité, l’incertitude et la peur du lendemain, l’absence de perspectives positives plongent la société dans un marasme qui va en s’amplifiant. Nous voyons apparaître des comportements violents et la population perd ses valeurs, ses repères :

  1. La solidarité ancestrale kabyle cède sa place à l’individualisme, au chacun pour soi. Les intérêts prennent le pas sur le désintéressement. 
  2. Le civisme, la convivialité cèdent la place aux comportements agressifs, à l’irrespect, au laisser-faire et au laisser-aller.
  3. Phénomène nouveau, le banditisme prend le relais du terrorisme, même si on continuer à coller aux terroristes les actes tels que  faux barrages pour dépouiller les automobilistes, attaques de postes et de banques, kidnappings.
  4. De plus en plus de personnes se réfugient dans la religion. Il n’y a qu’à voir le nombre croissant de femmes qui portent le foulard islamique, d’hommes et de femmes qui fréquentent les mosquées. Ils cherchent dans la foi, même si elle n’est pas spontanée, réconfort et force pour supporter la mal vie. D’autres vont vers le christianisme, déçus, peut-être, par la religion de leurs parents.
  5. La prostitution,  même si elle a toujours existé, prend d’autres proportions et touche des femmes de tout  âge.
  6. Apparition de la mendicité, phénomène inexistant il y a quelques années, car en Kabylie, les nécessiteux  se faisaient aider sans être obligés de tendre la main afin qu’ils gardent leur dignité.
  7. Plus grave enfin, le recours au suicide devant la détresse, le désespoir, prend de l’ampleur. Il a été enregistré 46 cas en 2006, 48 cas en 2007 et 36 cas depuis janvier 2008 rien que dans le département de Tizi-ouzou.

        A Tizi-ouzou, ces phénomènes sont accentués par un exode rural massif depuis dix ans. Croyant y trouver un El Dorado, ces migrants  déchantent car cette ville n’a rien à leur offrir si ce n’est le chômage et l’oisiveté. Ces gens et ceux qui sont arrivés avant eux sont devenus, ce qu’il convient d’appeler des « rurbains ». En fait ils ne sont ni ruraux ni urbains, ils vivent en ville avec des réflexes de ruraux.

La Kabylie est en train de payer cher son divorce avec le pouvoir central. Ses différentes frondes depuis avril 1980 ne lui ont-ils pas été retenus comme griefs et que le glas a sonné ?

La décadence, le démembrement de la Kabylie ont – ils été programmés ? Ne dit-on pas « affames ton chien il te suivra, rassasies le il te mordra » ? La Kabylie n’est-elle pas ce chien qu’on veut affamer pour le rendre docile ? Cela ne participe t-il pas à la volonté de normaliser la région, de la fragiliser, de la rendre vulnérable pour l’empêcher de résister à l’islamisation qui se met en place depuis deux ou trois ans, comme elle l’a si bien fait durant plus d’une décennie, entraînant avec elle le reste de l’Algérie (voir prochain article).

        Il est 16 heures, les gens affluent vers les stations de transport. Des bouchons se forment, la circulation devient difficile. Les bus et les fourgons font le plein et filent vers les villages et hameaux. Il est 17 heures, la ville recommence à respirer, il y a déjà moins de monde même si la circulation reste difficile. Il est 18 heures, Tizi-ouzou fait un grand « ouf », elle est désertée par les extras, elle retrouve ses habitants, elle les reconnaît même. Il est 19 heures, les tizi-ouziens peuvent se promener sans être bousculés, sans se goinfrer de gaz d’échappements, dans le calme, le silence. Il est 21 heures, la ville commence à somnoler, elle baille avant de profiter d’un sommeil profond, voler quelques heures de quiétudes avant le lendemain matin.

Par MUS. pour La-Kabylie.com

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